chapitre 1 : où les lecteurs font la connaissance d'Odile Martinet...

Publié le par Armande

 

   Odile Martinet était enseignante de Lettres comme d'autres sont religieuses. Elle avait ressenti très tôt l'appel de la littérature et avait voué son existence à la chose écrite. Oh, un charmant jeune homme avait bien tenté dans les années 70 de la détourner de cette noble tâche mais elle savait que seule devait compter sa vocation : transmettre à la jeune génération son amour pour Balzac, Flaubert ou Proust. Odile avait donc découragé son prétendant, qui n'avait guère insisté, la légère moustache de notre héroïne avait peut-être contribué à ce détachement rapide.

    Depuis lors, son existence avait été toute tracée ! Les achats vestimentaires à la Camif avaient constitué la première étape de sa transformation en professeur de Lettres Classiques. La disparition de cette vénérable institution ne l'avait pas prise au dépourvu ! Elle avait constitué son trousseau : quatre jupes bleu marine (de la taille 42 à la taille 46 : et oui, elle avait même anticipé les dégâts collatéraux de la ménopause), quatre chemisiers (deux gris, deux blancs pour l'été, c'est plus gai !) et deux « cabans » en drap solide pour lui faire de l'usage.

 Les vacances se déroulaient aussi de manière « académique » : la moitié du temps consacrée à la préparation de ses cours, l'autre moitié consacrée à l'association :  « Chez Ciceron, tout est bon » . Avec ses amies (remarquez le féminin, le groupe ne comptait que des demoiselles), elle arpentait la France pour visiter  les sites gallo-romains et prendre des diapositives pour illustrer les futures versions de ses élèves. Récemment, elle avait fait l'acquisition d'un appareil photo numérique et rendu fou un employé de la FNAC qui avait dû lui expliquer le fonctionnement de cette petite merveille technologique.

   Son quotidien la comblait : un petit déjeuner copieux pour éviter les borgborygmes pendant les heures de cours. La littérature ne saurait tolérer de telles perturbations sonores. Le trajet dans sa modeste 106 Peugeot lui permettait de réfléchir une dernière fois à l'auteur du jour et à la manière dont elle allait transmettre aux adolescents difficiles de notre époque la beauté des textes anciens. Celle qui était surnommée affectueusement « Naphtaline » depuis une trentaine d'années avait décidé qu'aujourd'hui, Racine triompherait, se révèlerait dans toute sa splendeur à des élèves pour une fois silencieux et éblouis. Comment ne pas les émouvoir avec Phèdre : «Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue/ Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue »  . Elle en frémissait d'avance... Ce jour allait être son jour, le sommet de sa carrière. Il le fallait ! À la fin de l'année, la retraite la guettait avec son cortège de longues journées vides... Josette Chamieux,sa collègue de Lettres et présidente de l'association lui avait demandé de rejoindre l'équipe n°1 du club de Scrabble de la ville. Il était temps qu'elle réfléchisse sérieusement à cette proposition stimulante. Ah la perspective grisante des tournois départementaux et le bonheur peut-être d'accéder à la finale régionale...

    Plus le temps de rêvasser, Odile était sur le parking du collègue « Jacques Prévert ». Elle descendit de voiture et marcha d'un bon pas vers la salle des professeurs. Arrivée dans cet endroit qu'elle avait toujours considéré comme les coulisses où se préparer avant son entrée en scène, pardon en classe, elle ouvrit son casier et tomba sur ce mot de la conseillère d'orientation.

« Odile,

Désolée de te prévenir aussi tard mais tes cours de la matinée sont annulés. Le challenge inter-collèges d'Athlétisme est avancé en raison d'un météo favorable.

Marie, la CPE »

   Notre héroïne, dans un écart de langage que personne n'aurait osé soupçonner de sa part , lâcha dans un souffle un « Putain, bordel, ils font tous chier! » qui fit date dans les annales de l'établissement.

Josette Chamieux, rebaptisée « le vieux chameau » par ses élèves (et ses collègues) n'oublia jamais cet incident et opposa un véto farouche à la participation d'Odile à l'équipe de Scrabble. Pourtant « putain » judicieusement placé sur le plateau, ça rapporte des points...

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Pichenette 25/04/2010 20:03



Bonjour. C'est trop court! Même pas le temps de la mise en bouche et hop! c'est fini! Vivement la suite!



Armande 25/04/2010 21:07



Le deuxième chapitre est terminé. Je m'amuse énormément à imaginer les tribulations d'Odile à la retraite ...



Lorence 23/04/2010 21:09



La suite vite.



Armande 24/04/2010 11:27



J'y travaille...



Mimi des Plaisirs 23/04/2010 15:41



Le terme d'autobiographie n'est pas rigoureusement exact: je voulais juste dire que la description du cadre spatio-temporel de l'intrigue montrait que vous étiez familière avec les us et coutumes
de ce milieu. Je suis désolée de vous avoir vexée, d'autant plus que j'ai bien aimé votre début.


Mimi



Armande 23/04/2010 18:05



Je ne suis pas du tout vexée, rassurez-vous ! Le contexte m'est effectivement familier.



Mimi des Plaisirs 22/04/2010 16:26



J'ai bien souri à la lecture de ce chapitre. Autobiographique?
Au plaisir de lire la suite...


Cordialement. Mimi.



Armande 22/04/2010 19:44



Autobiographique ? Je suis hyper vexée  . Je n'ai qu'un point commun avec Odile : nous avons la même voiture !



kathel 22/04/2010 09:15



Cet écart de langage la rend plus humaine... et tant pis pour le scrabble !  Vivement la suite !



Armande 22/04/2010 19:43



Je compte l'éveiller à la vie, cette brave Odile...