Fakirs d'Antonin Varenne

Publié le par Armande

   La couverture est assez évocatrice : des crocs de boucher...qui dans ce roman, servent à suspendre de la chair humaine lors de "spectacles" où l'interprète, le fakir, se mutile volontairement et avec le sourire devant un public amateur de sensations fortes.
   L'univers d'Antonin Varenne est extrêmement sombre, les personnages jonglent avec leurs démons, toujours prêts à plonger dans la folie, la violence contre soi ou contre les autres ou le désespoir le plus complet.
   La galerie de portraits est impressionnante : un lieutenant de police, persuadé que tous les éléments de nos vies sont liés et que cette grande théorie finit par éloigner du monde réel, son stagiaire, jeune ahuri qui va découvrir avec horreur l'envers du décor, un soldat américain, tortionnaire en Irak, devenu fakir pour expier ses "fautes", un ancien taulard reconverti dans les espaces verts et un brillant psychologue franco-américain qui joue les ermites dans le Lot.
   Faites-les se rencontrer lors du décès suspect du fakir et naîtra une histoire bizarre aux méandres tortueux mais au final assez fascinante.
   Ai-je apprécié ce roman ? Je l'ai dévoré en très peu de temps, attachée bien malgré moi aux pas de ces personnages à la dérive. Je n'ai pas été tellement convaincue par l'histoire en elle-même mais l'auteur a l'art d'inventer des êtres étonnants qui m'ont plu comme "Bunker" et son chien Mesrine. Son échappée vers la campagne et la liberté à la fin du roman donnent de très belles pages.
    C'est quand l'auteur se libère lui aussi d'un style parfois trop travaillé jusqu'à devenir obscur que ses mots vont droit au coeur du lecteur . Dans ce passage, le vieil  homme arrive au campement de John Nichols, le psychologue, pour y récupérer des documents :

"Sa veste jetée sur l'épaule, échauffé par la montée du petit chemin, Bunker déposa son barda dans l'herbe. La plus belle cellule qu'il ait jamais vue. Mesrine s'assit sur son cul, la queue fouettant l'herbe, les pattes tremblantes et les yeux levés sur son patron. Bunker le regarda, la lèvre un peu tremblante lui aussi.
- Vas-y ! Va !
   Le chien ne bougeait pas, de plus en plus excité et trouillard. Bunker tendit son bras vers la nature :
- Vas-y !
   Le vieux bâtard décolla ses fesses, partit en courant droit devant lui sur une dizaine de mètres, s'arrêta, regarda autour de lui, deux cents millions de cellules olfactives en plein feu d'artifice. Il suivit son nez de tous les côtés, se mit à aboyer, courant, s'arrêtant, repartant dans l'autre sens. Bunker avait les yeux rivés à son clebs, sans oser regarder le tipi, les petits aménagements solitaires et rationnels de l'Américain, le hamac entre deux arbres et la vallée ensoleillée qui s'ouvrait à ses pieds. Il s'assit en haut des marches en rondins et Mesrine le rejoignit. Le chien se colla au flanc du vieux taulard, et ils regardèrent tous les deux vers la vallée.
- Chien, on va se plaire ici."
Livre chroniqué dans le cadre du Grand Prix des Lectrices de Elle

Publié dans romans policiers

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